Accueil Date de création : 28/08/08 Dernière mise à jour : 29/11/11 12:31 / 73 articles publiés

Hommage à Akira Kurosawa  (Cinéastes) posté le lundi 08 septembre 2008 00:35

 

 

 Le 6 septembre 1998 mourut dans une indifférence presque totale le plus célèbre des réalisateurs japonais: Akira Kurosawa.

En 1951, Kurosawa ouvre  les  portes de l'Occident au cinéma japonais avec Rashomon. Pour ce film, Kurosawa fut le premier metteur en scène japonais à recevoir une récompense internationale majeure, avec le Lion d'Or au festival de Venise. La plupart de ses films ont très bien marché, notamment Les Sept Samouraïs et Yojimbo qui ont enrichi non seulement les producteurs japonais mais aussi les producteurs occidentaux avec les remakes de ces deux films: Les Sept Mercenaires de John Sturges et Pour une Poignée de Dollars de Sergio Leone. Tous deux ayant également remporté un très grand succès dans le monde entier. Clint Eastwood confie volontiers que Yojimbo est pour lui source d'inspiration et Hayao Miyazaki reconnaît les influences de Kurosawa dans son film Princesse Mononoké.  Quant à George Lucas, il admet que pour Star Wars (l'épisode 4, donc) il s'est largement inspiré de la Forteresse Cachée. Mais ce n'est pas tout, car Kurosawa a une influence considérable sur bien d'autres cinéastes comme Ford, Bergman, Antonioni, Fellini, Kubrick, Altman, Penn,  Imamura, Wajda, Tarkovski, Scorsese, Coppola, Spielberg, Cimino, Herzog... La liste est longue.

Robert Altman: « Après avoir vu un de ses films, j'ai immédiatement adopté son style dans l'utilisation de la caméra. »

Arthur Penn: « Il fait partie de la poignée de metteurs en scène vraiment exceptionnels. L'étendue de son travail est stupéfiante. Son influence est sensible dans tout le cinéma mondial. Il m'a beaucoup inspiré. »

Francis Ford Coppola: « La plupart des cinéastes ont à leur actif un chef-d'œuvre qui a fait leur renommée: Kurosawa en compte huit ou neuf. »

George Lucas: « La vitalité, la créativité de Kurosawa ne cessent de m'inspirer et d'inspirer les étudiants de cinéma. Par son style graphique extrêmement puissant, son sens de la perfection jusque dans les moindres détails, Kurosawa réussit à nous faire partager ses rêves épiques et ses visions, aussi bien que sa compréhension chaleureuse et profonde des vies individuelles. Il orchestre les images et les sons de telle sorte qu'il transmet des intentions que les mots, seuls, ne peuvent exprimer. »

Werner Herzog: « Je m'incline quand j'entends prononcer le nom de Kurosawa. C'est l'un des plus grands cinéastes de tous les temps. »

 

Kurosawa réalisa 30 films entre 1943 et 1993. Il s'intéressa à divers genres: le drame psychologique (Rashomon, l'Idiot, Vivre), le cinéma d'action (Yojimbo, Sanjuro), le film noir (l'Ange Ivre, Chien Enragé), l'épopée (les Sept Samouraïs, la Forteresse Cachée, Kagemusha, Ran), le mélodrame social (les Bas-fonds, Barberousse, Dodes Kaden). Il adapta aussi des auteurs occidentaux comme Shakespeare (le Château de l'araignée, Ran), Dostoïevski (l'Idiot), Gorki (les Bas-fonds).

 

 

Mon intention n'est pas de faire une biographie du cinéaste où ses trente films seraient traités de manière superficielle. J'ai donc préféré analyser en détail quatre de ses meilleurs films: Rashomon, les Sept Samouraïs, la Forteresse Cachée et Dodes Kaden. Quatre films qui ont marqué son œuvre.

 

 

 

 

Rashomon (1950)

 

 Kurosawa s'intéresse à une courte nouvelle intitulée Dans le Fourré de Ryunosuke Akutagawa, un écrivain tourmenté du début du XXe siècle. Kurosawa fait aussitôt l'adaptation cinématographique de ce récit. Peu après, en s'occupant lui-même du montage, le réalisateur constate que la durée globale du film n'excède pas les 60 minutes. Il décide alors d'étoffer son oeuvre en empruntant quelques passages dans une autre nouvelle du même écrivain, Rashomon. Le sujet: Dans le Japon du Xe siècle, un samouraï est retrouvé mort dans une forêt. Un tribunal que nous ne verrons jamais, écoute quatre témoignages, tous sensiblement différents. Il y a d'abord celui d'un bandit qui semble être le meurtrier, puis celui de la femme du samouraï tué qui était présente, ensuite un bûcheron qui a seulement découvert le corps et pour le 4e témoignage, un médium  invoquera l'esprit du samouraï mort qui racontera, lui aussi, sa propre version des faits. Les producteurs ne comprenant pas le scénario, Kurosawa leur dit:  « c'est le cœur humain lui-même qui est incompréhensible ! » Rashomon n'est pas tout à fait une énième variation sur le thème pirandellien de A chacun sa vérité. Dans le film, le bandit, la femme, le bûcheron et l'esprit du samouraï manipulent la vérité. Ce serait donc plutôt A chacun son mensonge.

Alors qu'il tournait Rashomon dans la forêt de Nara, proche de Kyoto, Kurosawa était loin d'imaginer que sa 11e œuvre allait révéler son nom et, en même temps, le cinéma japonais au monde entier. Envoyé à Venise en 1951 à l'insu du réalisateur et contre l'avis des producteurs, persuadés que le film n'était pas conçu pour l'exportation, Rashomon remporte le Lion d'Or et l'Oscar du meilleur film étranger à Hollywood quelques mois plus tard. En 1964, Martin Ritt en fera un remake intitulé The Outrage avec Paul Newman.

Quand sa femme l'informe des résultats élogieux du festival de Venise, Kurosawa est au bord de la dépression nerveuse. Il vient tout juste de terminer l'Idiot, une monumentale adaptation du roman de Dostoïevski. La maison de production, la Shochiku (spécialisée dans les thrillers et les mélodrames sentimentaux), n'est guère enthousiasmée par le film. Loin de respecter ses engagements (on avait promis à Kurosawa de distribuer le film en deux parties de deux heures chacune), la société de production décide d'amputer la copie et 100 minutes partent ainsi à la poubelle ! Pour parfaire le massacre, on détruit les négatifs des passages coupés. Kurosawa s'était désormais habitué à l'idée de devoir changer de métier. Mais le triomphe de Rashomon à Venise a été l'événement providentiel qui a modifié sa vie en lui permettant de poursuivre sa carrière de cinéaste.

 

Les Sept Samouraïs (1954)

 

Kurosawa tourne  les Sept Samouraïs dans un village perdu de haute montagne. Les intempéries saisonnières entravent le tournage qui se prolonge au-delà des délais impartis et les dépenses atteignent des sommets vertigineux. Mais Kurosawa n'a nullement l'intention de sacrifier son inspiration aux caprices du climat. A l'exception cependant de la bataille finale, où le cinéaste se sert d'une véritable pluie diluvienne. La place du village, devenue un océan de boue, est le théâtre de spectaculaires combats. Du grand cinéma épique ! Avec ce film, Kurosawa s'est créé une réputation de cinéaste dépensier. Il avait dit à ce sujet: « Si je n'avais pas tant soigné la réalisation de ce film, la Toho n'aurait certainement pas réalisé de tels bénéfices. Je ne crois pas au cinéma pauvre. » Si Kurosawa est parvenu à ses fins pour la réalisation du film, il n'a pu en revanche le faire distribuer dans sa version originale de 200 minutes. Une fois en possession de la copie définitive, les producteurs ne trouvent rien de mieux que de répéter l'erreur monumentale commise par la Shochiku avec l'Idiot. Ainsi, les Sept Samouraïs est réduit à 160 minutes pour les salles japonaises, puis 130 pour l'exportation. Malgré cela, la version courte recevra tout de même le Lion d'Argent à la Mostra de Venise en 1955. Heureusement, le film retrouvera sa version d'origine en 1980.

L'histoire, me semble-t-il, est connue de tous: Dans le Japon médiéval, un groupe de 40 brigands ont la ferme intention de piller les récoltes appartenant à des paysans peu courageux. Ces derniers engagent alors des samouraïs pour défendre leur village et leurs récoltes. Un scénario très simple et pourtant le film dure 3 heures 15 ! Voilà qui démontre tout le talent de Kurosawa. Car avec un tel sujet et une telle durée, nous n'éprouvons aucune lassitude à la vision du film. Chaque scène est utile à l'histoire et Kurosawa prouve qu'il sait monter un film. Il s'est d'ailleurs personnellement occupé du montage de toutes ses œuvres.

Il est bon de préciser aussi que le personnage le plus marquant des Sept Samouraïs est Kikuchiyo incarné par Toshiro Mifune. Un personnage d'une incroyable énergie et apportant également beaucoup d'humour au film. Depuis l'Ange Ivre en 1948, Mifune est devenu l'acteur de prédilection de Kurosawa. Ils feront 16 films ensemble.

Ce qui a quasiment disparu de la version réduite et du remake américain, ce sont les paysans. Dans la version intégrale, ils ont une plus grande importance car ce sont eux, en définitive, les véritables protagonistes de cette histoire. D'ailleurs, comme le dit le chef des samouraïs à la fin du film: « Ce sont les fermiers les gagnants, pas nous ! » En effet, à part un bol de riz que les paysans leur ont offert à chaque repas, les samouraïs se sont battus pour une cause qui ne leur a apporté aucune gloire, aucune rétribution. Les samouraïs choisissent d'aider les paysans uniquement par compassion envers cette population désarmée qui n'a d'autres choix que de subir la loi du plus fort. Altruisme et humanisme, voilà ce qu'il faut surtout retenir de ce chef-d'œuvre.

 

La Forteresse Cachée (1958)

Après deux films sombres (le Château de l'Araignée et les Bas-fonds), Kurosawa tourne la Forteresse Cachée. Il voulait pour ce nouveau film, une grande aventure épique et amusante. Il se sert pour la première fois du cinémascope qu'il maîtrise à la perfection. Kurosawa remportera d'ailleurs l'Ours d'Argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin en 1959. L'utilisation de l'écran large convient parfaitement pour ce divertissement tous publics et qui est loin d'être mineur dans son oeuvre. Tourné sur le mont Fuji, l'histoire de la Forteresse Cachée se situe dans le Japon du XVIe siècle, pendant les guerres civiles. Le général Rokurota Makabe, l'un des derniers survivants du clan Akizuki, doit conduire en territoire allié la princesse Yuki, l'héritière du clan ainsi que son trésor, pour y refonder sa dynastie. Rokurota décide d'utiliser la naïveté et la cupidité de deux paysans attirés par l'or du clan Akizuki...

La Forteresse Cachée comporte des passages mémorables comme l'impressionnante poursuite à cheval, le duel à la lance, la révolte des esclaves, la fête du feu. Le succès commercial du film permet à Kurosawa de fonder sa propre maison de production.

 

 

 

Dodes Kaden (1970)

Barberousse, sorti en 1965, remporte un certain succès mais insuffisant cependant pour assurer le remboursement total des dépenses pour cette production. Si la critique est unanimement enthousiaste, les producteurs japonais, eux, se détournent de « l'empereur », épouvantés par son intransigeance et son perfectionnisme. Barberousse marque vraiment la fin d'une époque. Pour ne pas rester inactif, Kurosawa se tourne vers les Américains qui le sollicitent depuis longtemps. Entre 1966 et 1969, le cinéaste travaille sur trois projets différents. Le premier devait être une évocation de la figure du général Custer. Les producteurs américains veulent Toshiro Mifune dans le rôle du chef indien. Kurosawa s'y oppose et le projet avorte rapidement. Le deuxième projet américain s'intitule The Runaway Train. Inspiré d'un fait divers qui se déroula à Chicago, un train de marchandises avec trois hommes à son bord et privé de son conducteur, avait traversé la ville à 130 à l'heure. Kurosawa exige que son équipe habituelle (une vingtaine de techniciens) l'assiste sur ce tournage. Le producteur ne lui accordera qu'un interprète japonais. Kurosawa abandonnera également ce projet mais en 1986, Andreï Konchalovski réalisera le film avec Jon Voight, Eric Roberts et Rebecca de Mornay. Le dernier projet est Tora ! Tora ! Tora ! Le producteur, Darryl Zanuck, également patron de la Twentieth Century Fox, souhaitait que ce film sur l'attaque de Pearl Harbor soit coréalisé par John Ford et Akira Kurosawa. L'un tournant les scènes américaines et l'autre les scènes japonaises. Malheureusement, ni l'un ni l'autre ne sera retenu pour la réalisation du film. Kurosawa doit quitter le tournage au bout d'une semaine seulement car son perfectionnisme exaspère Zanuck.

Si l'expérience américaine n'a abouti à rien, au Japon, ce n'est guère mieux. En discutant avec quelques amis metteurs en scène confrontés aux mêmes difficultés, Kurosawa parvient à la conclusion suivante: il faut fonder sa propre maison de production. Elle s'appellera Yonki No Kai (les Quatre Cavaliers). Ces cavaliers étant Kurosawa, Kinoshita, Ichikawa et Kobayashi. Le premier projet mis en chantier par cette nouvelle société de production est confié à « l'empereur. » Il s'intitule Dodes Kaden. Tout comme Barberousse, ce film est inspiré d'un livre (Quartier sans Soleil) de Shugoro Yamamoto, un écrivain contemporain attentif à la vie et aux sentiments de la classe japonaise la plus déshéritée. Le film est réalisé avec un budget très serré. Et au final,  le tournage s'achève au bout de 28 jours au lieu des 44 prévus sur le plan de travail. Tourné uniquement avec des acteurs inconnus, Dodes Kaden est composé de huit histoires qui s'entremêlent tout au long du métrage. Rokuchan, un jeune garçon de quinze ans un peu attardé, a grandi en voyant passer les tramways non loin de la masure qu'il habite en compagnie de sa mère. Le garçon a choisi d'être conducteur de tramway. Du matin au soir, il conduit un tram imaginaire dans un bidonville en répétant: « dodes kaden, dodes kaden. » L'onomatopée qui suggère le bruit des roues du train sur les rails. Nous partons alors à la découverte de divers personnages habitant ce quartier déshérité. Par exemple, il y a ce clochard qui vit avec son fils de six ans dans une carcasse de voiture. Il passe ses journées à rêver à de belles maisons avec piscine. Son fils descend tous les soirs en ville pour ramasser les restes dans les cuisines des restaurants (les distributeurs voulaient couper ce passage, jugé trop cru). Plus tard, le petit garçon mourra empoisonné après avoir mangé un poisson avarié. Dodes Kaden est un film tragique, certes, mais pas désespéré. C'est aussi une œuvre touchante et novatrice. De plus, il s'agit ici du premier film en couleurs de Kurosawa. Il avait refusé pendant plusieurs années à utiliser la couleur par crainte de ne pas réussir à obtenir les effets désirés avec les pellicules de l'époque.

 

L'idée de tourner un film sur les bidonvilles de Tokyo au moment où le boom industriel bat son plein, est aussi téméraire que suicidaire. Après l'échec retentissant du premier et du seul film de la société de production Yonki No Kai, les projets des quatre cinéastes, qui s'étaient promis de défendre le cinéma d'auteur, seront abandonnés. L'échec plonge Kurosawa dans un état de profonde déprime. En 1971, le monde cinématographique est bouleversé à l'annonce de la tentative de suicide du cinéaste japonais. Vingt ans plus tôt, l'Idiot avait failli être son dernier film. Dodes Kaden également.

 

Nous terminerons par quelques propos du maître.

« Avec un bon scénario, un bon réalisateur peut faire un chef-d'œuvre; avec le même scénario, un réalisateur médiocre peut faire un film moyen. Mais à partir d'un scénario qui est mauvais, même un bon réalisateur ne peut pas faire un bon film. C'est impossible. »

« La caméra doit suivre l'acteur quand il bouge et s'arrêter quand il s'arrête. Si ce principe n'est pas respecté, le public devient conscient de la présence de la caméra. »

« Ce qui est le plus important, quand on fait le montage d'un film, c'est de rester objectif. Qu'importe le mal que vous vous êtes donnés pour un plan, cela ne concerne pas le public. Si ça ne marche pas, ça ne marche pas, point final. Vous pouvez avoir été plein d'enthousiasme pendant la réalisation d'un plan particulier, mais si cet enthousiasme n'apparaît pas sur l'écran, vous devez garder assez d'objectivité pour le couper. »

« On peut raconter une histoire avec des dialogues. Mais c'est ennuyeux de tout expliquer. Donc j'essaie d'économiser le dialogue. D'abord, j'imagine mon film comme un film muet. J'ai toujours essayé de retourner aux origines des films muets. C'est pourquoi je continue d'étudier les films muets. Lorsque je réalise un film, je me demande comment je le ferais si c'était muet, quel genre d'expression est nécessaire. Ensuite j'essaie de réduire le dialogue au minimum. »

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2 commentaire(s)

  • eelsoliver mailto

    mar 10 mar 2009 20:48

    les 7 samourais... quel chef d'oeuvre! je n'ai pas encore vu dodes kaden... je sais... sacrilège! mais je compte bien me rattraper!

  • mentalo

    sam 13 sep 2008 21:24

    Bonsoir,

    Au cours de mon long cursus sur les bancs de l'école, j'ai lu Akutagawa et les contes de Rashomon, et je l'ai vu en cours d'arts plastiques qui avait fait l'objet d'un exercice dénommé "Rêves"...

    Passionnant Art Japonais !!!!

    Bonne soirée

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